L’abécédaire

Galerie militante

Vincent Perrottet

Ni plasticien, ni photographe, ni peintre, Vincent Perrottet dit faire de la cuisine : « J’assemble différents ingrédients et j’harmonise les formes. Je mets en scène des mots, mais je n’ai pas dessiné la typographie, j’ajoute des photos, souvent je n’en suis pas l’auteur. C’est de la cuisine. Je travaille l’image et je la révèle par différentes sauces.»

Vincent Perrottet ne fait pas du design graphique, il construit des espaces de lutte. Dans ses affiches, ses livrets, ses programmes, il envisage son travail en opposition au graphisme publicitaire. Ce qu’il propose, c’est une autre manière de faire circuler la culture : plus lente, plus incarnée, plus libre. Une manière de parler aux gens sans les prendre pour des cibles maketing. De fabriquer des formes qui ne colonisent pas le regard, mais qui l’ouvrent, le réveillent, l’appellent.

Issu du collectif Grapus, passé par Nous Travaillons Ensemble, il n’a jamais cessé de politiser le graphisme. Il crée avec Gérard Paris-Clavel le collectif des Graphistes associés, se définissant comme « atelier de conception d’images publiques, d’utilité sociale ». Il est, depuis 2002, membre de l‘Alliance Graphique Internationale.

Il travaille essentiellement avec des lieux de culture à condition qu’on le laisse créer à sa manière. Il s’entoure de photographes, d’auteur·ices, de technicien·nes, de graphistes complices. 
Il collabore aujourd’hui principalement avec la créatrice allemande Annette Lenz, une designer graphiste allemande.

Un langage graphique à contre courant

Pour lui, concevoir une affiche, c’est faire un pas de côté. Refuser de vendre, refuser de séduire, et oser l’inconfort.

«  Quand on se promène dans la rue, on voit des affiches qui veulent nous faire acheter tout et n’importe quoi, mais qu’est-ce qui différencie réellement telle ou telle marque de parfum ? Ce sont les mêmes photos. J’imagine les dix assistants derrière, les chefs de produit… c’est d’une tristesse, le résultat est toujours le même ».

Perrottet travaille beaucoup à la main, souvent sans logiciel au départ. Il découpe, assemble, colle, scanne. Il part d’une image – photo brute – et laisse la matière dicter le rythme. Le rôle de la typographie est central et son utilisation n’est jamais neutre ou fonctionnelle : elle est matière, rythme, voix. Elle charrie une histoire, une posture, une tension. Perrottet choisit ses caractères comme on choisit ses mots : avec précision, avec parti pris. Il travaille souvent avec des fontes de texte anciennes (Garamond, Times, Caslon), non pour en souligner l’élégance, mais pour les détourner, les faire résonner autrement. Il privilégie des tailles contrastées, des espacements instables, des blocs de texte ouverts, en rupture avec les standards du confort visuel. La typo devient expressive sans être illustrative. Elle agit. Elle crée de l’ambiguïté, du ralentissement, du conflit parfois. Dans un monde graphique obsédé par la lisibilité immédiate, Perrottet revendique un droit à l’opacité, à la densité, à la résistance typographique.

Il imprime souvent en risographie, en offset ou en sérigraphie, pour garder un rapport physique, frontal, artisanal à l’objet.

Pédagogue de la désobéissance

Comme pour beaucoup de graphistes engagé, il est important pour Perrottet de transmettre. Il anime des ateliers  à l’école d’Art du Havre, publie des manifestes, partage ses archives. Sa pédagogie cherche à faire dérailler les habitudes, à casser les réflexes. Il pousse les étudiant·es à sortir du cadre, à désapprendre, à écouter les lieux, les gens, les luttes. À désobéir. Son enseignement est une pratique. Une recherche. Une tentative constante de réconcilier le geste graphique avec le geste politique.

Son approche pédagogique et politique affirme une idée forte : le graphisme n’est pas un métier “créatif”, mais un outil de transformation sociale. Un lieu d’expérimentation pour dire autrement et désobéir graphiquement.

Pour aller plus loin

Traits saillants du style de Perrottet

  • Typographie expressive : usage de caractères classiques (Times, Garamond, Franklin Gothic…) retravaillés, souvent étirés, condensés ou surexposés. La typo devient matière.
  • Grilles flexibles : Perrottet ne suit pas des grilles strictes, il compose par tension, par respiration, par déséquilibre assumé.
  • Économie de couleurs : bichromie fréquente (souvent noir + une teinte vive ou sourde), palette réduite pour concentrer l’attention sur la forme.
  • Photographie sensible : images en noir et blanc, granuleuses, souvent prises sur le vif ou issues de contextes quotidiens. Le flou, le silence, le hors-champ comptent autant que la netteté.
  • Jeux de superposition : couches de texte, blocs, typographies et images coexistent, parfois jusqu’à la friction ou l’obstruction.
  • Textes longs : textes denses, souvent critiques, mis en page sans concession (justification serrée, absence de titres, lignes continues).
  • Politique de la lenteur : contre l’immédiateté visuelle, Perrottet produit des objets qui demandent du temps, de la lecture, du recul.
  • Pratique située : travail avec des scènes culturelles publiques, compagnies de théâtre, équipes pédagogiques, en lien direct avec les contextes.
Affiche de Gustav Klutsis
Affiche de Gustav Klutsis

SÉRIE TRAVAILLE D’ABORD… NE PLUS EN POUVOIR D’ACHAT
2009 / 100 x 80 cm / sérigraphie

Une oeuvre à la loupe

Contexte

Cette affiche fait partie d’une série d’affiches recto-verso de Vincent Perrottet et Myr Muratet intitulées « Travaille d’abord, tu t’amuseras ensuite »

Cette série d’affiches joue sur la double face. D’un côté, une photographie — sans légende, sans slogan — captée par Myr Muratet. Portrait ou paysage, scène urbaine ou fragment d’intimité : une image de notre époque qui se laisse regarder, sans consigne, sans filtre. Pas d’instruction, pas de “message”. À chacun·e d’y projeter ses questions, ses silences, ses colères.

Et puis de l’autre côté, le choc : un mot d’ordre. Une phrase sèche, tranchante, politique. Un impératif hérité des normes sociales ou économiques (“Travaille d’abord, tu t’amuseras ensuite”), sur lequel viennent se greffer, en surimpression, des textes, des fragments, des éclats de pensée. On y croise Deleuze, Gorz, Stiegler, De Prada, Vaneigem, Ramonet, Walser… des voix hétérogènes, jamais décoratives. Des pensées pour penser, pas pour citer. Des textes qui fissurent l’ordre établi, sans en faire des punchlines marketées.

Lecture visuelle

Cette affiche joue sur une tension entre structure grammaticale et cri visuel. Le cœur du visuel est un détournement de l’expression “avoir du pouvoir d’achat”, déclinée sur toute la surface comme un tableau de conjugaison. je peux d’achat T peux d’achat, il-elle-on peut d’achat, nous pouvons d’achat…

Sur cette base rigide, vient se superposer un slogan monumental — “NE PLUS AVOIR DE POUVOIR D’ACHAT” — en grandes capitales blanches, ultra-condensées, qui traversent toute l’affiche. Cette phrase fonctionne comme un écran, un mur, un cri d’alarme. Elle interrompt la logique du tableau, tout en s’y intégrant graphiquement. C’est un désaccord visuel assumé, qui rend visible la friction entre le normatif et le réel.

Enfin, un texte de Bernard Stiegler, en rouge, s’ajoute en bloc dense à droite de l’affiche, sous forme de critique sociale sur l’économie du désir, l’obsolescence, et la tyrannie de la consommation. Le bloc textuel est serré, presque oppressant, sans interlignage confortable — une mise en forme qui accentue le malaise dénoncé.

Intention

Cette affiche ne dénonce pas frontalement un fait, elle met en scène un processus idéologique. Elle déconstruit l’idée même de “pouvoir d’achat”, non pas par une image choquante ou illustrative, mais en dérégulant les codes du langage visuel normatif : tableau + texte + typographie massive + saturation.

Elle joue sur trois niveaux de langage :

  1. Le langage scolaire (tableau de conjugaison) → la norme, l’apprentissage autoritaire.
  2. Le langage du marché (pouvoir d’achat) → une illusion d’émancipation.
  3. Le langage critique (texte rouge) → prise de position radicale, politique.

C’est un exemple typique de la méthode de Perrottet : prendre des structures existantes (langage, mise en page, code) et les faire dérailler graphiquement pour produire du sens.