Guerilla
Girls
Masquées, anonymes, collectives, Les Guerilla Girls dénoncent les discriminations et le racisme structurels. Leur cible : les institutions de l’art contemporain. Leur arme : l’affiche. Typo massive, statistiques sans appel, humour corrosif. Une pratique graphique radicale, accessible à toustes et salutairement désobéissante.
Stratégie visuelle politique
La collective naît à New York en 1985, en réaction à une exposition au MoMA qui ne présente que 13 femmes sur 169 artistes. Une action de protestation s’organise, mais les médias s’en foutent. Alors les Guerrilla Girls changent de méthode. Plutôt que de dénoncer à visage découvert, elles optent pour des actions puissantes, drôles et anonymes. Elles détournent les codes de la communication visuelle et du marketing (en l’occurence le Guerilla marketing).
Elles adoptent le masque de gorille, absurde et provocateur. Pour appuyer leur propos, chacune emprunte le nom d’une femme artiste invisibilisée (Käthe Kollwitz, Frida Kahlo, Hannah Höch…). Tout est dit. Elles investissent l’espace public avec des affiches en noir, blanc, jaune fluo ou rose criard, qui ressemblent à des publicités.
Chaque affiche est pensée comme un coup de poing. Un slogan + une statistique + une mise en page directe = un effet immédiat. Pas besoin de connaître l’histoire de l’art pour comprendre. Tout est là : la disproportion entre hommes et femmes exposé·es, le racisme structurel des galeries, la complicité des institutions qu’elles dénoncent ouvertement. Sans filtre. Sans diplomatie. C’est de la propagande féministe & décoloniale, et c’est assumé comme tel.
Humour & désobéissance
La force des Guerrilla Girls, c’est l’ironie. Déconstruire par l’absurde. Une de leurs affiches les plus connues pose la question : “Do women have to be naked to get into the Met Museum?” — sous un grand nu féminin coiffé d’un masque de gorille. Punchline simple. Statistique brutale. Visuel absurde. Et message limpide : les corps de femmes sont partout mais comme objet ou représentation et rarement en tant que créatrice ou artiste.
Cette ironie marque les esprit. Elle retourne les codes du marketing culturel contre lui-même. Elle transforme le langage visuel dominant (pub, slogan, logo, identité) en un dispositif de sabotage. Un détournement à la fois populaire, punk et politique.
Mais ce n’est pas qu’un jeu formel. L’humour ici est une stratégie de survie. Il permet d’occuper l’espace sans céder à la rage, de construire un récit collectif sans dogme. L’auto-dérision devient une force, une arme contre les récits dominants.
Faire dissidence autrement
Le choix de l’anonymat n’est pas esthétique, il est radical. Ce n’est pas le nom qui fait autorité, c’est le message. Pas de face visible, pas de carrière individuelle, pas d’ego de créateur·ice. Ce refus du vedettariat entre en friction directe avec le monde de l’art, où la signature vaut plus que l’œuvre. Et pourtant, leurs actions sont ajourd’hui exposées dans les musées dénoncés. Contradiction ? Subversion de l’intérieur ? L’ambiguïté fait partie du dispositif.
Avec le temps, le collectif se scinde (Guerrilla Girls Inc., Guerrilla Girls On Tour, GuerrillaGirlsBroadBand), mais le principe reste : agir collectivement, anonymement, de manière offensive et joyeusement chaotique. Ce fonctionnement horizontal, mouvant, indiscipliné, fait école.
Héritages et réactivation
Les Guerrilla Girls ont marqué plusieurs générations de graphistes, activistes, militant·es féministes, étudiant·es, collectif·ves. Leur manière d’utiliser la forme graphique comme levier d’éducation populaire a inspiré des pratiques collectives, des ateliers de désobéissance visuelle, des campagnes féministes intersectionnelles à travers le monde.
Leur style graphique reste une référence : typographies monumentales, chiffres frontaux, détournement visuel, humour noir. Mais ce qu’elles ont transmis et continue de transmettre, c’est un mode opératoire : prendre la rue, rire fort, nommer les choses, et ne rien attendre du pouvoir culturel pour valider ce qui est légitime.
Pour aller plus loin
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The Guerrilla Girls’ Bedside Companion to the History of Western Art, Penguin Books, 1998.
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Guerrilla Girls: The Art of Behaving Badly, Chronicle Books, 2020.
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guerrillagirls.com – site officiel, archives d’affiches, interviews, ressources.
Traits saillants du style des guerilla Girls
- Anonymat stratégique : masques de gorille, pseudonymes empruntés à des femmes artistes oubliées, refus du culte de l’auteur·ice.
- Typo frontale : capitales grasses, sans empattement, souvent en noir/blanc/jaune, inspirées de la publicité de rue.
- Statistiques comme arme politique : usage systématique de chiffres précis, concrets, pour soutenir la dénonciation.
- Humour militant : ironie mordante, jeux de langage, absurdités visuelles qui déstabilisent le message dominant.
- Détournement des codes de la com : affiches qui ressemblent à des pubs… mais qui explosent leur logique.
- Multisupports : affiches collées, autocollants, livres, performances, interventions dans l’espace public et les musées.
- Rythme graphique rapide : slogans courts, syntaxe directe, efficacité immédiate.
Titre : Where are the women artists of Venice ? Underneath the men.
Date : 2005 (campagne liée à la Biennale de Venise)
Focus
Lecture visuelle
Contexte
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La biennale de Venise de 2005.
Composition générale
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Le visuel est composé à partir de l’image emblématique de Marcello Mastroianni chevauchant Anita Ekberg dans le célèbre film de Fellini La Dolce Vita. Hors contexte et accompagné du texte, la composition est choquante et volontairement provocante : un homme (en costume blanc, posture dominante) chevauche une femme en nuisette à quatre pattes, dans une mise en scène grotesque et sexualisée. La femme semble figée, passivité stylisée, regard vers le sol. Autour d’elle, sur le sol, sont éparpillées des reproductions d’œuvres réalisées par des femmes — littéralement piétinées, écrasées, objectifiées.
- En dessous un texte d’appel à l’action : « It isn’t La Dolce Vita for female artists in Venice. Over the centuries, this city has been home to great artists like Marietta Robusti, Rosalba Carriera, Giulia Lama, and Isabella Piccini.
They and many others succeeded when women had almost no legal rights and rules were set up to keep them out of the artworld.
Where are the girl artists of Venice now? Underneath… in storage… in the basement.
Go to the museums of Venice and tell them you want women on top!
FREE THE WOMEN ARTISTS OF VENICE ! - Structure : visuel + slogan + sous-texte explicatif → narration en couches
Typographie
Le texte en rouges (dans une graisse épaisse + typo sans empattement) occupe une place centrale, en plein cœur de l’image. Le ton est sarcastique, brutal :
Where are the women artists of Venice? Underneath the men.
En une phrase, l’affiche dénonce à la fois :
- l’absence de femmes dans la programmation artistique de la Biennale.
- la manière dont leurs corps, leurs œuvres, leur légitimité sont exploités — ou niés — au profit du regard masculin.
- leur invisibilisation systémique dans l’histoire de l’art
Couleurs et contrastes
- La palette est limitée mais percutante : un fond photo en bichromie, légèrement désaturée, aux tonalités froides, contraste fortement avec le texte rouge vif du slogan. Le rouge évoque la colère et l’urgence. Le reste du texte est en blanc sur noir, une mise en page très lisible, empruntée à l’esthétique des affiches de cinéma. Le contraste de couleurs sert ici à hiérarchiser l’information : d’abord le choc, ensuite l’argument.
- Les éléments visuels (image, typographie, œuvres au sol) sont juxtaposés sans effet de fusion. C’est un collage frontal, qui produit une dissonance : les éléments ne cherchent pas l’harmonie, ils s’opposent. Ce conflit visuel reflète la violence symbolique dénoncée.
Techniques
- Photomontage numérique : la composition assemble des images hétérogènes (personnages, œuvres d’art, fond) via des détourages et superpositions numériques, dans une logique de collage activiste.
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Support : affichage sauvage et diffusion web, conçu pour choquer, faire réagir, déranger dans l’espace public.
Intention
Cette affiche est une attaque frontale contre les organisateur·ices de la Biennale de Venise, l’un des lieux les plus prestigieux (et patriarcaux) de l’art contemporain. Elle ne propose pas un plaidoyer sobre : elle ridiculise le pouvoir, en l’exhibant dans toute sa vulgarité.
Les Guerrilla Girls utilisent ici un registre visuel volontairement dérangeant : elles détournent l’iconographie sexiste (publicité, cinéma, art classique) pour la retourner contre elle-même. Plutôt que de censurer les violences symboliques, elles les rendent visibles. Crues. Incontestables.
Mais le message ne s’arrête pas à la dénonciation : les œuvres posées au sol sont là pour rappeler que des femmes artistes existent, ont produit, ont été effacées. L’affiche articule donc un double geste : exposer la domination, réinscrire les oubliées.